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À Célestin Vergé-Franceschi (27 mai 1919-13 janvier 2007)

Mon père, inhumé en la terre de Corse.

À Odette Vergé-Franceschi

Ma mère, qui passa sa jeunesse estudiantine à Montpellier, rue du Cheval-Vert, en la maison adossée à celle où Carlo Bonaparte (1746-1785), père de l’Empereur, rendit son dernier soupir.

À Véronique Staeffen et Laure Marre-Staeffen

Descendantes de Jean-François Marchoux (1754-1819) député des Ardennes au Conseil des Cinq-Cents présidé par Lucien Bonaparte (1775-1840).

Au général baron Jean-Baptiste-Christophe Franceschi

(Bastia 1766-Dantzig 1813), baron d’Empire (1810), mort à Dantzig, dont le nom est inscrit sur l’Arc de Triomphe.

À Andrea Campi (Ajaccio 1765-1819),

secrétaire général au ministère de l’Intérieur, ami et secrétaire de Lucien Bonaparte, ambassadeur en Espagne en 1805.

Au général baron Santo Campi (Ajaccio 1777-Lyon, fort Lamotte, 1832),

baron d’Empire (1809), officier de la Légion d’honneur et de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis (1814), dont le nom est inscrit sur l’Arc de Triomphe.

Au capitaine Joseph Rinesi (Bastia 1770-Bataille de Talavera, 28 juillet 1809)

Capitaine à la deuxième compagnie de grenadiers de la Grande Armée, mortellement blessé en Espagne.

À ces vieux oncles et aux miens qui ont participé à cette épopée

Aux Corses en général

et aux Ajacciens en particulier.

 

 

Du même auteur

La Royale au temps de l’Amiral d’Estaing,1978

Marine et éducation sous l’Ancien Régime, CNRS, 1991.

Campagnes de mer sous Louis XIV, édition critique des Mémoires du marquis de Villette-Mursay, Tallandier, 1991.

Voiles et voiliers au temps de Louis XIV, Du May, 1992.

Abraham Duquesne, huguenot et marin du Roi-Soleil, France-Empire, 1992.

Henri le Navigateur, un découvreur au XVIe siècle, Le Félin, 1994.

Histoire de Corse, Le pays de la grandeur, Le Félin, 1996 (préface d’Emmanuel Leroy-Ladurie).

La marine française au XVIIIe siècle, SEDES, 1996.

La mer, collection « Les symboles », Ph. Lebaud, 1997.

Chronique maritime de la France d’Ancien Régime (1492-1792), SEDES, 1998 (préface de l’Amiral J.-Ch. Lefebvre, chef díétat-major de la Marine nationale).

Toulon, port royal (1492-1789), Tallandier, 2002.

Dictionnaire d’Histoire maritime (sous ma dir.), collection « Bouquins », R. Laffont, 2002.

Colbert ou la politique du bon sens, Payot, 2003.

Paoli, Corse des Lumières, Fayard, 2005.

Le cap Corse. Généalogies et destins, A. Piazzola, 2006.

La Société française au XVIIe siècle, Fayard, 2006.

Le Voyage en Corse, collection « Bouquins », R. Laffont, 2009.

 

 

Avant-propos

Il faut laisser aux Corses le soin de raconter ce que fut l’enfance ajaccienne de Napoléon.

Après les excellents travaux de Nasica, Versini, Jean Defranceschi, admirable connaisseur des archives, et du docteur Jean Paoli, voici la brillante synthèse de Michel Vergé-Franceschi.

Auteur d’une Histoire de Corse devenue classique, d’un superbe portrait de Paoli et d’une étude approfondie sur le Cap corse, comment Michel Vergé-Franceschi n’aurait-il pas été tenté d’évoquer les premières années du futur conquérant de l’Europe sur son île natale ? Il était en effet en mesure, au-delà des détails connus de cette enfance, d’explorer le contexte politique, de ressusciter les mentalités du temps, d’évoquer les coutumes ancestrales, d’analyser les fortunes locales, bref de faire comprendre l’environnement dans lequel s’est formé le génie napoléonien.

C’est donc un éclairage original qu’apporte l’auteur, une approche érudite mais jamais ennuyeuse.

On ne peut comprendre la personnalité de Napoléon si on le coupe de ses origines, même s’il ne reviendra plus en Corse après le coup d’État de Brumaire, l’apercevant seulement une ultime fois, les 1er et 2 mai 1814, en route pour l’île d’Elbe.

Il en gardait la nostalgie et expliquait à Sainte-Hélène que s’il se fût retiré en Corse en quittant Paris, il eût été bien sûr d’y réunir tous les vœux, toutes les opinions, tous les efforts et il eût été à l’abri contre toute puissance étrangère. Il en avait eu un moment la pensée. Il ne le voulut point pour rendre son abdication plus franche, plus fructueuse pour la France. Son séjour au centre de la Méditerranée, au sein de l’Europe, si près de la France et de l’Italie, pouvait demeurer un prétexte durable pour les Alliés.

N’a-t-il pas eu tort ? Napoléon souverain de la Corse au lieu de l’île d’Elbe, tout peut-être eût été changé ? Il est permis de rêver.

Jean Tulard

Membre de l’Institut

 

 

PRÉFACE

Une enfance ajaccienne

« C’est à ma mère que je dois toute ma fortune et tout ce que j’ai fait de bien », dira Napoléon à Sainte-Hélène. Jetant un dernier regard sur sa vie, il évoque ses origines familiales, lui qui avait pourtant toujours proclamé que c’est à la seule pointe de son épée qu’il devait son royaume. Cette confidence tardive est à la hauteur de la lucidité implacable de ses jugements sur lui-même et sur le monde.

À partir de Madame Mère, admirable mère universelle à la mode corse, il élargit sa réflexion à tout ce qui est en relation avec ses origines en Corse : sa mère, mais aussi son père, ses oncles et ses grands-parents, si présents autour de l’enfant, sa maison, sa ruelle, ses premiers camarades de jeux, l’ambiance, les parfums, les sons et les couleurs de ses premières années.

À Sainte-Hélène, il peut enfin reconnaître l’importance de la société corse – son histoire récente, marquée par la personnalité de Pascal Paoli, ses usages remontant aux temps immémoriaux, ses codes si particuliers – dans la formation de son caractère et dans son destin. Ces confidences viennent d’un homme qui n’avait guère eu le temps de se pencher sur lui-même dans une vie si remplie et qui accède enfin à une part de sa propre vérité.

Le lien entre cet homme et ses origines est étudié par Michel Vergé-Franceschi, qui achève ainsi sa trilogie des héros de la Corse, Sampiero Corso, Pascal Paoli et enfin Napoléon Bonaparte. Replacer Napoléon dans la lignée des grands héros corses est amplement justifié par cette reconnaissance qui, pour être tardive, n’en est pas moins très sincère, mais aussi par tout ce que son gouvernement aura apporté à l’île. Pour s’en convaincre, il suffit de relire le nombre considérable de courriers qu’il lui aura consacrés.

Il est heureux que, dans le courant du renouveau d’intérêt pour l’histoire des origines de Napoléon, un historien si féru d’histoire corse, nous apporte ce regard nouveau.

La jeunesse de Napoléon a inspiré bien des historiens. Nous gardons en mémoire leurs pages remplies d’anecdotes savoureuses… par lesquelles ces docteurs se sont souvent fourvoyés dans le roman. Poussés par le désir d’apporter des réponses à la curiosité du public sur les origines de Napoléon, ils ont pris pour argent comptant des exagérations, des témoignages partiels, des inventions invérifiables.

En réalité, les témoignages fiables sur l’enfance de Napoléon sont peu nombreux pour une raison simple : les Bonaparte, famille notable d’une lointaine ville corse de quatre mille habitants, étaient alors inconnus. Personne n’avait songé à retenir leurs faits et gestes.

Plutôt que de reprendre cette veine incertaine, Michel Vergé-Franceschi nous invite à un exercice captivant : rappeler l’histoire de la Corse de son temps, devenue récemment française, évoquer la société corse, ses modes de production, de partage des richesses et du pouvoir, traiter des origines de la famille Bonaparte, de ses fonctions, de sa position, de ses revenus à Ajaccio. Il ramène ainsi l’histoire de la famille Bonaparte au contexte de la Corse de son temps et de sa ville, Ajaccio, et nous fait ainsi comprendre, à défaut de détails nouveaux sur Napoléon, qui étaient ces Bonaparte. Et il y a beaucoup à en apprendre.

Charles Napoléon

 

 

Introduction

« Quel roman que ma vie »

Napoléon

Napoléon enfant : « Du granit chauffé au volcan », selon M. Domairon (1745-1807), qui fut son professeur de grammaire à l’École militaire. Un granit sorti de l’île de Corse, comme le dit un jour à Las Cases M. de l’Esguille, qui fut le professeur d’histoire-géographie de Napoléon à l’École militaire de Paris : « Corse de nation et de caractère. Il ira loin si les circonstances le favorisent. » Napoléon doit sinon tout, du moins beaucoup à sa terre natale. Son prénom pour commencer, prénom qui ne figure pas au calendrier des saints, comme le fit remarquer l’archevêque de Paris1 au petit Napoléon, lors de sa confirmation : il n’y a que trois cent soixante-cinq jours dans une année et le nombre de saints au paradis est certainement supérieur à ce chiffre, lui répondit l’enfant. Napoléon fut conscient toute sa vie de ce qu’il devait à son île : « Cette île de Corse, dit-il, si éloignée de la civilisation de l’Europe, si différente de la Barbarie d’Afrique, a ouvert des fenêtres sur mon intelligence, m’a fait entrevoir d’autres rapports. »

Ajaccio a joué un rôle majeur dans la vie de Napoléon. « Nous l’avons vu gravir superbe les premiers échelons des cieux », lit-on aujourd’hui sur le monument ajaccien du Casone (inauguré le 15 août 1938). Las Cases note le 22 mars 1816 : Napoléon « parlait rarement de l’Empire, fort peu du Consulat, mais beaucoup de son généralat d’Italie ; bien plus encore et presque constamment des plus minutieux détails de son enfance et de sa première jeunesse […] C’était presque uniquement de ces objets qu’il remplissait les heures nombreuses de ses promenades nocturnes au clair de lune. » Le prince Roland Bonaparte, à son retour d’un voyage en Corse en 1887, écrit : « À Sainte-Hélène, l’Empereur mourant se rappelait avec joie les impressions de jeunesse qu’il avait éprouvées en cet endroit. La Corse avait mille charmes, disait-il. Il en détaillait les grands traits, la coupe hardie de sa structure physique […] Tout y était meilleur, il n’était pas jusqu’à l’odeur du sol même ; elle lui eût suffi pour la deviner les yeux fermés et il ne l’avait trouvée nulle part. »

L’enfance de Napoléon a été un vrai bonheur qui a donné au futur Empereur les bases de son équilibre. Dans une lettre du 3 mai 1786 (il a dix-sept ans), Napoléon parle de la douceur de ses premières années : « Des tendres sensations que me fait éprouver le souvenir des plaisirs de mon enfance, ne puis-je pas conclure que mon bonheur sera complet ? » (lors de son prochain retour en Corse). Au cours de cette enfance, un personnage marqua à vie Napoléon : sa mère, Letizia Ramolino, épouse puis veuve à trente-cinq ans de l’avocat ajaccien Carlo Bonaparte, mort à trente-neuf ans. Nombre d’auteurs ont noté combien Napoléon avait eu son caractère formé par la future Madame, mère de l’Empereur. Parmi eux, Stendhal, Balzac, Michelet, Taine (qui la définit comme « une commandante »), Lacour-Gayet, Merejkovsky, le baron Larrey – chirurgien de Napoléon III et fils d’un baron d’Empire chirurgien de l’Empereur et de la cour des Tuileries –, Barrès, Emil Ludwig. De cette mère, passée à la postérité avec quelques-unes de ses formules – « pourvou que ça doure », « je coumoule » –, Napoléon se plaisait à dire : « Une tête d’homme sur un corps de femme. » S’adressant à son médecin, Antommarchi, il ajoutait : « Restée sans guide, sans appui, ma mère fut obligée de prendre la direction des affaires, mais le fardeau n’était pas au-dessus de ses forces. Elle conduisait tout, administrait tout, avec une sagesse et une sagacité qu’on n’attendait ni de son sexe, ni de son âge. Ah ! Docteur, quelle femme ! Où trouver son égale ? » Tous les contemporains qui ont connu ou approché Letizia sont unanimes. Celle qui a mis au monde Napoléon fut une femme remarquable. En témoigne par exemple la duchesse d’Abrantès : « Mme Letizia Bonaparte était une des plus jolies femmes de la Corse, quoique de nombreuses couches l’eussent fatiguée et que de violents chagrins eussent sillonné et durci son joli visage […] La première fois que je la vis, elle me fit une vive impression. Il y a dans son regard quelque chose de son âme et dans cette âme se trouvent beaucoup de sentiments de la plus haute élévation : du courage, du caractère et une opiniâtreté sans mesure. »

« Brillant météore, don princier que la Corse fit à la France l’année de son annexion » selon Mme Beaulieu-Delbet (1890), Napoléon est bien connu et même ses jeunes années ont fait l’objet de multiples publications… depuis l’an VI (1798)2. Au XXe siècle, la bibliographie napoléonienne conduite par Jean Tulard, de l’Institut, explose en quantité, souvent en qualité, grâce notamment à l’Institut Napoléon et devient phénoménale. En 2000, Dorothy Carrington se signale par un excellent : Napoléon et ses parents au seuil de l’Histoire, Piazzola-La Marge, traduit de l’anglais. En 2001, notre collègue Jean Defranceschi, dans la Jeunesse de Napoléon : les dessous de l’Histoire, fait un inventaire précis de la fortune des Bonaparte avant Bonaparte. Plus récemment, le regretté François Demartini et Antoine-Marie Graziani rédigent un ouvrage quasi définitif sur les Bonaparte en Corse, dégageant les vraies origines de la lignée de légendes tenaces.

De Napoléon Bonaparte enfant, nous avons donc l’impression de tout savoir ; car nous avons tous lu des portraits, flatteurs ou à charge, mais presque tous postérieurs. Tel celui-ci paru dans Bonaparte et sa famille ou Confidences par un de leurs anciens amis, pamphlet de 1816 : « Le petit Napoléon n’avait pas apporté un gros bagage [à l’École militaire]… Il n’avait qu’une culotte et je m’aperçus qu’elle collait sur ses cuisses, encore toutes mouillées [après un jeu]… Je lui en offris une des miennes qu’il accepta fort volontiers. Il fuyait la société et les jeux de ses camarades, et se tenait à l’écart, sans rien dire, dur et épineux, toutes les fois qu’on voulait s’approcher de lui. Il est vrai que ses camarades le tourmentaient souvent, sa qualité de Corse, son jargon étranger, sa figure brune et sombre étaient le sujet de mille plaisanteries qu’il supportait assez mal. Il était impatient, dominant et querelleur. Le même caractère le suivait en société, il était triste, taciturne et sauvage. Il ne riait guère que quand quelqu’un de ses camarades se faisait du mal. Son goût exclusif pour la vie des camps, le maniement des armes, le rendait très indifférent pour la toilette. Il était habituellement négligé dans ses habits, son linge, sa coiffure. On ne remarquait en lui aucun de ces goûts délicats qui annoncent l’homme bien élevé. Nulle prévenance, nulle politesse, jamais un mot agréable à qui que ce soit, il se plaisait à dire des vérités désobligeantes et dures, il n’aimait personne, mais personne ne l’aimait. Il était fort avare, entassait soigneusement le peu d’argent qu’on lui donnait. »3

Si l’on en croit les Mémoires de Bourrienne, son camarade de Brienne, Napoléon fut un enfant « inadapté, insociable, impopulaire et agressif ». Selon Cumming de Craigmillar, autre camarade du futur Empereur, il devint un « adolescent sombre et farouche, tel un être récemment sorti de quelque forêt et soustrait jusqu’alors aux regards de ses semblables ». Napoléon avoue à Las Cases (Mémorial, 27 au 31 août 1815) que, « dans sa toute petite enfance, il était turbulent, adroit, vif, preste à l’extrême. Il avait sur Joseph, son aîné, un ascendant des plus complets. Celui-ci était battu, mordu, des plaintes étaient déjà portées à la mère, la mère grondait, que le pauvre Joseph n’avait pas encore eu le temps d’ouvrir la bouche. »

Turbulent, Napoléon vole parfois des figues dans un enclos familial, d’où les remontrances de Madame Mère, évoquées avec Antommarchi. Ou bien il enfourche un cheval et part au galop ; ce qui est possible, la tante Geltruda montant régulièrement à cheval, à Corte comme dans la campagne ajaccienne. Petit diable, Napoléon fut le plus turbulent des enfants de Letizia, selon les Souvenirs de Madame Mère, dictés par elle à Mlle Rosa Mellini. Tous peuvent s’ébattre dans une grande pièce de la casa Bonaparte, transformée pour eux en salle de jeux une fois vidée de ses meubles : « Napoléon, à qui j’avais acheté un tambour et un sabre de bois, ne peignait sur les murs que des soldats toujours rangés en bataille » se souviendra Madame Mère.

Néanmoins, l’enfant est studieux : il avait « un goût particulier pour l’étude des nombres et ce goût se développa si fort que, lorsqu’il eut huit ans, il fallut lui construire sur la terrasse de la maison une sorte de petite chambre en planches où il se retirait tout le jour afin de ne pas être troublé par ses frères ». Napoléon est si matheux qu’il s’amuse à calculer la quantité de blé que l’on peut moudre dans un moulin en fonction du volume d’eau qui met les roues en mouvement. Madame Mère ajoute : « Il aimait fort les douceurs et pourtant un peu plus tard lorsqu’il allait à l’école des jésuites, il échangeait le pain blanc qu’il avait emporté contre du pain de soldat. Grondé, il répondit que, devant être soldat lui aussi, il convenait qu’il s’accoutumât à manger de ce pain que d’ailleurs il préférait au pain blanc. »

Reçu par Madame Mère en 1830, Henry Lee nous apprend beaucoup de choses dans The Life of the Emperor Napoléon (1834), à propos de l’éducation que lui a donnée Letizia : « Elle était sévère ou indulgente en temps voulu. » On peut aussi y lire les paroles prononcées par Camilla Ilari, sa nourrice, quand, au retour d’Égypte, elle marche vers le jeune Bonaparte débarqué à Ajaccio et lui offre un bol de lait de chèvre, disant au jeune soldat de vingt-neuf ans : « Mon fils, je vous ai donné le lait de mon sein. Je n’ai plus à vous offrir que celui de ma chèvre. » Lors du sacre, escortée par Méneval aux Tuileries, Camilla Ilari aura une audience de plus d’une heure avec Pie VII, qui la comblera de chapelets. Aux diamants offerts par Joséphine, l’Empereur ajoutera une foule de pensions4 et de présents tout en étant le parrain de sa petite-fille, Faustina Tavera, future femme du chef de bataillon Poli.

Appréhender Napoléon alors que vingt-deux mille ouvrages ont été écrits sur le sujet paraît difficile ; et pourtant… Partout, absolument partout, on le dit né pratiquement pendant la messe du 15 août 1769, voire à l’issue de celle-ci, avec une rapidité telle que Madame Mère (dix-neuf ans), sortie de la cathédrale en hâte, aurait accouché dans l’entrée de sa maison ajaccienne de la rue Malherba, à quelque cent mètres de la cathédrale, faute de pouvoir regagner sa chambre à l’étage. Pourtant, l’abbé Rossi, proche de Madame Mère dans son exil romain, écrit que l’Empereur est né « la notte del quindeci agosto, venendo il sedeci », c’est-à-dire dans la nuit du 15 au 16, donc longtemps après la fin de la messe de dix heures et même après les vêpres.

Le 15 au matin, fête de la Vierge Marie, est plus glorieux. Mais le 16 au petit jour aurait pu aussi convenir : la Saint-Roch est une fête immense en Corse, où ce saint protecteur – qui montre un bubon au genou et un chien à ses côtés – est omniprésent. En pays méditerranéen, il est le protecteur des hommes face à la peste. À Ajaccio, s’il y a en ville (dans la Città) la cathédrale dédiée à la Vierge, il y a, au faubourg (le Borgo), une autre église, dédiée à saint Roch (l’oratoire San Rocco). Mais la Vierge est la patronne de la Corse, qui s’est donnée pour hymne national, courant 1735, le Dio Vi Salve Regina, « Dieu sauve la Reine ». La Vierge protège plus particulièrement Ajaccio, surtout depuis les années 1645-1656.

Un enfant né un 15 août, cela augure mieux qu’un enfant né « alors que le 16 venait ». Paoli, né le 6 avril 1725, un vendredi, sortait d’une famille de Morosaglia si superstitieuse que tous ses proches du Rostino le prétendirent né le 5, un jeudi, ce qui est mieux que le jour maudit de la Crucifixion. Ces détails donnent le ton. Napoléon naît un 15 août, jour de la Vierge. Il sera donc plus grand que le roi de France, qui est alors fêté en grande pompe le jour de la saint Louis, le 25 août, en France et en Corse. Letizia, dont la légende prétend qu’elle portait son quatrième enfant en arpentant à pied les sentiers du Monte Rotondo, ne disait-elle pas : « Il sera le vengeur de la Corse » ? Légende napoléonienne ? Certes. Elle commence dès le jour (ou plutôt le soir) de sa naissance.

« Vengeur ». Le mot est de Letizia, qui a confié ce souvenir au baron Larrey, confident de sa vieillesse, à Rome. Elle lui raconta aussi l’atmosphère d’exaltation dans laquelle il était né. Vengeur de tout, de tout ce qui passe pour les fléaux du moment ; et d’abord de la guerre avec Louis XV, qui vient de s’emparer de l’île (15 mai 1768) – « à la barbe des Anglais », selon le mot de Choiseul –, grâce à un traité franco-génois, passé de suzerain à suzerain, qui permet au Très Chrétien de récupérer en Méditerranée une base géostratégique de première importance – maintenant qu’il a dû rendre Minorque, au traité de Paris (1763), à l’invincible Albion. Vengeur de la « malaria », c’est-à-dire du paludisme – maladie dont saint Roch ne parvient pas à venir à bout car seule la peste fait partie de ses attributions –, qui ravage le faubourg d’Ajaccio, entouré de marécages (les fameuses « Salines », propriété de Carlo Bonaparte, père de Napoléon) ; et même la ville écrasée de chaleur et généralement privée d’eau en juillet-août. Vengeur des incursions, notamment des Barbaresques, attirés par les richesses d’Ajaccio – érigée en évêché dès le pontificat de Grégoire le Grand –, et par les « trésors » de ses églises, de sa cathédrale, de ses couvents (franciscain, capucin, béguines), de ses oratoires (Santa Lucia, San Carlo, San Rocco)…

Le « vengeur » naît à Ajaccio, dont le port a été créé le 30 avril 1492, jour réputé faste aux dires d’un astrologue. Il faut croire que les astrologues du temps ou bien avaient des connaissances que nos faiseurs d’horoscopes se devraient de réviser, ou bien utilisaient des sortes d’almanachs indiquant les jours fastes et néfastes, car c’est ce même 30 avril 1492 que l’astrologue d’Isabelle de Castille lui a conseillé de signer les capitulations de Santa Fe, en projet depuis le 17, qui permettront à Christophe Colomb d’appareiller vers un nouveau monde. Colomb et Napoléon doivent tous deux beaucoup à ce 30 avril, l’un, l’attribution de ses trois caravelles, l’autre, la fondation de sa ville natale.

Une lourde tâche attend l’enfant qui naît, sans le savoir. Louis XV est en train d’achever son règne, commencé cinquante-cinq ans plus tôt. Monseigneur le Dauphin est mort depuis 1765. Le nouveau dauphin, futur Louis XVI, né en 1754, a quinze ans de plus que Napoléon, mais, si l’Ajaccien est petit et toujours à cheval, Louis XVI est grand (1,90 m) et toujours en carrosse. Et les Français préféreront un chef de guerre capable de défendre le pays, auquel l’Europe coalisée a déclaré la guerre, à un chef d’État piteusement arrêté à Varennes, tentant de fuir chez l’ennemi en famille, encore assis sur les coussins d’un carrosse. Les peuples aiment à voir leurs chefs à la tête des armées, d’où leurs surnoms : Henri IV le Grand, Louis XIV le Grand, Napoléon Ier le Grand. Comme le Juste Louis XIII ou le Bien-Aimé Louis XV (vite devenu « mal-aimé »), un roi auquel on est allé jusqu’à oublier de donner un surnom (Louis XVI) – contrairement à son épouse, l’Autrichienne – ne fait guère fantasmer les peuples nourris du souvenir du Grand Charles (Carolus Magnus, Charlemagne)…

L’enfant qui naît en ce 15-16 août à Ajaccio aura tout à refaire dans cette France où l’échafaud des places publiques, insuffisamment rapide, laisse parfois la place aux « noyades de Nantes », plus efficaces. Certains aiment à salir l’enfant d’Ajaccio, prétendu dictateur et oublient qu’il fit créer, pour honorer les savants, l’Institut de France ; alors que peu auparavant la Terreur poussait Lavoisier sur les marches menant au couperet, à la bascule, au panier enfin, où les révolutionnaires lui donnèrent le triste privilège de lire ses éminents travaux à tête reposée…

Bonaparte est né dans cette ville, entre le soleil, qu’il retrouva à Austerlitz, et la mer, qu’il espérait complice et qui lui fut infidèle, à Aboukir comme à Trafalgar. De Napoléon, on sait tout, ou presque. De Bonaparte, on sait beaucoup. Mais du petit Napoléon Bonaparte ne restait-t-il pas des choses à dire, à découvrir ?

Pour les uns, sa famille est « noble », pour les autres non. Pour les uns, son père, Carlo Bonaparte, était « riche », pour les autres « pauvres ». Pour les uns, Napoléon est « français de naissance ». Pour les autres, il est de souche italienne, sinon « italien » lui-même ; question qui a agité nombre d’esprits. Mais se sont-ils jamais posé la question de savoir si Catherine de Médicis, Marie de Médicis, Concini ou Giulio Mazarini étaient français ? Et ainsi de suite.

Tous ces adjectifs n’ont en réalité de sens qu’au sein d’un contexte. Déjà, pour Saint-Simon, un Tourville (1642-1701), vice-amiral bas-normand et maréchal de France, était « pauvre ». Mais il était qualifié ainsi par un Saint-Simon issu d’une illustre maison ducale pour lequel les trois cent cinquante mille livres de dot de Mme de Tourville n’étaient pas grand-chose ; quoique cela représente la solde annuelle de plus de cent vingt capitaines des vaisseaux du roi. Dire de Napoléon que sa famille était « riche » ou « pauvre » n’a de sens qu’au sein d’une histoire comparative : celle des Bonaparte en Corse et plus exactement à Ajaccio.

Il en va de même de la « naissance » du futur Empereur. Pourquoi la railler alors qu’il appartient à l’une des meilleures familles de l’île ? Écoutant Napoléon à Sainte-Hélène, Las Cases a raison d’écrire dans le Mémorial : « À Ajaccio, la famille Bonaparte y était une des premières ». C’est vrai. Dire que son aïeul était, en 1514, un simple « soldat à cheval », c’est chercher à rabaisser la « naissance » de Napoléon. Ajaccio, au début du XVIe siècle, c’est cinq cents habitants, c’est-à-dire cent chefs de famille établis en une seule rue, la strada dritta, la rue Droite ; ainsi nommée car tirée au cordeau, comme la « rue du fil » à Calvi, tirée « au fil » – et non parce qu’un certain tisserand, du nom de Colomb, y aurait engendré Christophe… Or, sur cent chefs de famille, quand il y en a un qui est « soldat à cheval » pour le compte de Gênes, dans l’unique rue du port, cela se remarque ; il n’est donc pas faux de dire que cet homme, à l’aulne d’Ajaccio, était un personnage important. Cela est si vrai qu’à sa mort, le lieutenant d’Ajaccio éprouva le besoin d’en informer Gênes. Informe-t-on le Sénat de la République lors de la disparition d’un simple habitant du port ? Non. C’est une preuve que l’aïeul jouit d’un statut tout à fait particulier, et nécessite l’envoi à Ajaccio d’un successeur.

Si, comme le dit Françoise Dolto, « on n’échappe jamais à l’enfance », Napoléon ne peut être compris qu’à travers ses heurs et malheurs d’enfant. Et cet enfant fut ajaccien, bercé par la mer et le soleil méditerranéen, comme le sera Albert Camus plus tard. Si Camus ne se comprend que grâce à Alger, Napoléon ne peut se comprendre que grâce à Ajaccio. Tout est question d’échelle et Napoléon lui-même l’a écrit. Lorsqu’il parle de son grand-oncle Luciano Bonaparte, nommé archidiacre de la cathédrale d’Ajaccio en 1779, il dit : « En Corse, être archidiacre, c’est comme être évêque de France. »

C’est donc dans sa ville d’Ajaccio que nous avons voulu replacer le jeune Napoléon tel qu’il était en son temps, de 1769 aux dernières années de sa jeunesse : 1785, année de la mort (à trente-neuf ans) de son père biologique, l’avocat ajaccien Carlo Bonaparte ; 1786, année de la mort (à soixante-quatorze ans) de son père spirituel, le gouverneur Louis de Marbeuf, le protecteur qui lui ouvrit les portes de Brienne, de l’École militaire, de l’avenir français ; 1787, année de la première aventure sexuelle, à Paris, dans les allées du Palais-Royal, avec une jeune professionnelle, jolie Bretonne originaire de Nantes.

Napoléon, il nous paraît « normal » que nous nous y intéressions après nos travaux sur Sampiero Corso, un mercenaire européen au XVIe siècle et sur Pascal Paoli, un Corse des Lumières. L’histoire corse repose sur cette trilogie : Sampiero, Paoli, Napoléon. Mais en ce qui concerne ce dernier, historien moderniste, nous n’irons pas au-delà des années auxquelles nous donne « droit » notre statut universitaire : la fin de l’Ancien Régime, 1785, 1787, voire 1789. Au-delà, le Premier consul, l’Empereur, l’exilé de Sainte-Hélène ont leurs historiens, et des meilleurs : Jean Tulard et Olivier Boudon, Las Cases, Bertrand, Gourgaud, Marchand ou Montholon. Le XIXe siècle n’est point notre « domaine » de recherches et nous ne pourrions que répéter ce que d’autres plus compétents que nous ont dit et mieux dit.

En revanche, concernant les XVIIe et XVIIIe, nous avons pensé pouvoir apporter quelques éclairages supplémentaires sur cet enfant mal connu, grâce notamment à notre passion de la généalogie en général (d’où notre Larousse de la Généalogie), et de la généalogie corse en particulier (d’où les 800 pages de notre Cap Corse, Généalogies et destins). En 1895, dans son Napoléon inconnu, Frédéric Masson souhaitait « approcher la vérité de plus près au moins qu’on ne l’avait fait jusqu’ici » avant d’ajouter : « Ce n’est certes pas un travail définitif que j’apporte. Ce travail ne pourrait être fait que par un Corse qui, aux documents manuscrits et imprimés, saurait joindre les traditions locales, les traditions de famille, retrouverait des témoignages contemporains, établirait les liaisons des hommes et les causes de ces liaisons, montrerait les ruptures et en donnerait les motifs, porterait, pour expliquer les êtres, ce que Napoléon appelait l’Esprit de la chose. » Avec humour, sans doute, il concluait : « qualités qu’un continental ne saurait avoir »…

Par notre grand-mère maternelle, Lucie Franceschi, née Baldacci (Rogliano 1891-Toulon 1974), arrière-petite-fille de Marie-Antoinette Santandrea (Ajaccio 1807-Sétif, Algérie, 1867), nous sommes issus d’une vingtaine de familles d’Ajaccio, les Santandrea, les Pozzo di Borgo, les Arnaldo, les da Bastelica (venus du village de Sampiero, dont ils perpétuent le prénom), les Bollonio, les da Cauro5 (venus de ce village de la périphérie ajaccienne), les Diamante, les Grossetta, les Icardi, les Lodi, les Oliva (connus à Ajaccio dès 1629), les Pietra, les Polverico, les Robaglia, les Scaffa6, les Taglino, les Venturini, les Zicavo, et nous sommes tombés maintes fois sur les Bonaparte, à travers les registres paroissiaux d’Ajaccio et les registres notariés (ceppi) ; et ce, bien longtemps avant leur « illustration ».

Les Santandrea sont présents à Ajaccio à partir de 1634. Leur patronyme (ou surnom) est « Rapallino » et ils sont indifféremment appelés par ces deux noms, mais aussi par ceux de « Rappallino da Santandrea » ou de « Santandrea detto Rappalino ». Comme nombre de familles, ils arrivent à Ajaccio dans le premier tiers du XVIIe siècle, et y multiplient les alliances avec des familles similaires. Maîtres-tailleurs, maîtres-tanneurs (les tanneries ajacciennes étant situées au Borgo, le faubourg d’Ajaccio), maîtres-cordonniers, ils s’allient aux Pozzo di Borgo, patrons de barque, capitaines caboteurs et marins investis à Bône dans la pêche au corail, aux Robaglia, ancienne famille de « patrons » ajacciens, aux Venturini, maîtres-cordonniers membres de la maîtrise des cordonniers d’Ajaccio et parfois chapelains de la confrérie de San Carlo Borromeo, aux Cauro (alias « da Cauro »), travailleurs de la terre venus de Cauro près de Bastelica, aux Zicavo (alias « da Zicavo »), venus de Zicavo et mariés à Ajaccio pour la première fois en 1682, aux Lodi et à de nombreuses autres familles. Parfois d’origine grecque comme les Pietra (qui ont donné Theodora), certaines familles venaient probablement de la péninsule Italienne comme les Bonaparte (de Bologne pour la famille de maestro Bollonio ? de Lodi pour les Lodi ?).

Les Santandrea s’allient aussi aux Diamante7 et aux Gentile, « seigneurs feudataires de Brando » venus à Ajaccio. Les Gentile-Santandrea feront souche de nos actuelles cousines martiniquaises, la marquise et la comtesse Le Prévost de Sanssac de Traversay, copropriétaires du magnifique château de Brantôme (qui parla si bien de Sampiero) ; elles sont toutes deux cousines de Napoléon, puisque descendantes en ligne directe des Bonaparte.

Ajaccio est un port récent, et c’est cette émigration constante qui a entraîné l’essor démographique : fondée en 1492, la ville compte 1 500 habitants en 1582 ; ce chiffre passe à 2 401 en 1615, 4 000 en 1740, 3 907 en 1770, 4 701 en 1794 ; il sera de 8 920 en 18318. Napoléon voit le jour dans cette ville-champignon, alors que ses parents sont au nombre des 3 907 habitants de la cité. Au sein de celle-ci, les Bonaparte « tiennent » à une foultitude d’Ajacciens et il est possible de les remettre au milieu d’eux.

1639 : le nobile Sebastiano Bonaparte est parrain de Maria Armilia Pietra, (sans doute) sœur de notre neuvième aïeule Theodora Pietra (mariée le 3 juin 1657).

1642 : le 6 mars, notre dixième aïeul maestro Michele Robaglia marie son frère Francesco à Lucrezia Odone. Quinze ans plus tard, en 1657, Virginia Odone, fille de Pier Odone, épouse Carlo Bonaparte, trisaïeul du père de Napoléon. Le 6 septembre 1692, Francesco Odone sera parrain de Maria Anna Virginia Bonaparte, fille de Giuseppe. Les Odone jouent un grand rôle dans la famille Bonaparte car c’est grâce à un testament du 15 août 1670 que le père de Napoléon pourra obtenir la succession de Paolo Francesco Odone, fils de Paolo Emilio (le frère de Virginia) ; et ce, malgré le testament de Paolo Francesco passé le 4 février 1711 devant maître Gio Martino Celli en faveur des jésuites d’Ajaccio, testament qui n’avait pas tenu compte de celui de 1670 prévoyant qu’au cas où la lignée de Paolo Francesco viendrait à s’éteindre dans les mâles la lignée de Virginia lui serait substituée. Carlo Bonaparte, avocat, tira de la justesse de son argumentation la jouissance des Milelli. La Révolution supprima ces « testaments par substitution » et Napoléon entérina cette suppression dans le Code civil.

1670 : le 26 janvier, notre neuvième aïeul Gio Felice Sant’Andrea (vers 1640-1717) épouse Madalena Scaffa, fille de Carlo Orsone, en présence de Pietro Scaffa. Or Geronimo Scaffa enregistre à Ajaccio un nombre incroyable d’actes de la famille Bonaparte. Il est un des grands notaires ajacciens, comme Troïlo Lubero ou Malherba, et, comme eux, il a laissé son nom à une rue d’Ajaccio, la strada Scaffa.

1679 : le 9 février, Fiordalice Bonaparte (21 octobre 1660-1734)9 est la marraine de Bianca Cauro, sans doute sœur de notre neuvième aïeule Anna Maria Cauro (baptisée le 8 mars 1683). Ces Cauro viennent de Cauro, village qui a joué un rôle essentiel du temps de Sampiero. Il y a trouvé la mort en 1567 et une partie de son crâne est longtemps restée conservée dans l’un des murs d’enceinte de l’église paroissiale. Sampiero, natif de Bastelica, était en partie de Cauro par sa grand-mère paternelle, Antonia da Cauro, fille d’Orsone da Cauro. Plusieurs actes conservés dans l’ancien Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale les disent « da Caurso », les généalogistes des ordres du roi ayant transformé « da Cauro » en « da Caurso », suite à une mauvaise lecture et au fait que Sampiero « da Basterga » ou « da Bastelica » se nommait en « terre ferme » Sampiero « Corso ». Les généalogistes français en déduisirent que Sampiero « da Caurso » était d’une naissance supérieure à ce qu’elle était et cela contribua à faire donner en 1595 à son fils Alphonse d’Ornano le cordon-bleu, qui exigeait en théorie une naissance de haute noblesse.

1700 : le 8 août, notre huitième aïeule Maria Ignazia Lodi est portée sur les fonts par le Dottor Piero Francesco Fozza, prêtre, et la Magnifica Maria Battina Benielli. Or Maria Antonietta Benielli est cousine germaine de Madame Mère. Mariée à Giacinto Arrighi de Corte (1748-1819), Napoléon l’appelle « zia Touta ». En outre, l’ancienne casa Benielli est aujourd’hui intégrée dans l’immense casa Bonaparte, rue Malherba.

1710 : manifestement sœur de Maria Diamante, notre huitième aïeule, Marianna Diamante, est la marraine de confirmation de Paola Maria Bonaparte (vers 1709 - après 1746), grand-tante de Napoléon, sœur aînée de son grand-père.

1716 : le 17 janvier, Fiordalice Bonaparte est la marraine de Maria Maddalena Rappalino, demi-sœur semble-t-il de notre septième aïeul Gio Batta Rappalino da Sant’Andrea (1719-1776).

1720 : le 9 mars, notre huitième aïeul maestro Francesco Sant’Andrea (vers 1680 - avant 1770) épouse avec dispense de trois degrés de consanguinité sa cousine et maîtresse, Marta Foglino (née vers 1700), qui lui a donné un premier enfant avant mariage, alors que sa première épouse se mourait. En 1572-1574, Geronimo Bonaparte, un des premiers ancêtres de l’Empereur, était en relations d’affaires avec « l’illustrissimo Battista, fils de feu Paolo Foglino10 ». Le qualificatif d’illustrissimo chez les Foglino prouve que Marta n’était pas une pauvre fille du Borgo que les fils de famille de la Città pouvaient sans danger mettre enceinte. C’est en raison de cette longue maladie de l’épouse que ce nouveau couple s’est formé « hors mariage ». C’est loin d’être un cas unique (nous en citons de nombreux exemples dans le Cap Corse), et cela prouve une grande tolérance vis-à-vis des relations sexuelles des hommes mariés à des épouses « souffrantes ». Francesco Sant’Andrea est le cousin de ladite Marta car ils ont des arrière-grands-parents communs. Leur enfant naît d’un « coïtus incestus », comme le note le curé, puisqu’ils sont parents et que toute relation sexuelle, jusque et y compris au quatrième degré canonique (un trisaïeul commun), est considérée comme incestueuse tant qu’il n’y a pas de dispense de consanguinité accordée soit par l’évêque (dans le peuple), soit par le pape (dans les élites) ; lequel se réserve les dispenses au deuxième degré (oncle et nièce). Mais ce type de mariage était rarissime avant 1870. Il n’a pratiquement existé qu’à la fin du XIXe siècle : mariage du docteur Antoine Piccioni de Pino, médecin et maire de Bastia, avec la fille de sa sœur, d’où le ministre Camille Piccioni ; mariage de Lucchese Lucchesi d’Ortinola de Centuri avec la fille de sa sœur ; mariage en 1915 d’André Tulli (1879-1931) avec la fille de sa sœur Louise Franceschi (1891-1967). Ce n’est pas totalement spécifique à l’île : les parents de l’académicien Marcel Achard en témoignent.

1737 : le 12 mai, le fils du frère de Francesco Sant’Andrea est porté sur les fonts sous le nom de Giacomo Maria, par sa marraine Paola Maria Bonaparte. Sœur du grand-père de Napoléon, elle est mariée le lendemain, 13 mai, jour où le notaire Innocenzo Pozzo di Borgo enregistre son contrat de mariage. Cette même année, le 10 juin, Maria Antonia, sœur de notre septième aïeul, maestro Gio-Batta Sant’Andrea, est portée sur les fonts par sa marraine, Angela Maria Benielli-Cuneo, cousine de Napoléon. Maria Antonia Sant’Andrea épousera Luiggi de Gentile ; d’où nos cousines martiniquaises, nées Gentile, épouses des frères Le Prévost de Sanssac de Traversay, à Brantôme.

1743 : le 4 novembre, don Luciano Bonaparte célèbre le mariage de son frère, Napoleone (vers 1717-1767), avec pour témoin leur cousin et voisin – il habite la maison en face, actuelle place Letizia – Giovan Battista de Gentile (1727-1769), « des seigneurs de Brando », issu des Bonaparte. Celui-ci épousera en 1768 Maria Antonia Santandrea (née en 1737), avec qui il a déjà eu un fils en 1763, Gio Natale. Maria Antonia Santandrea est la grand-tante de Maria Antonia Santandrea (1807-1867), elle-même arrière-grand-mère de notre grand-mère Lucie Baldacci.

1744 : le 6 février, le nobile Giovan Domenico Costa (vers 1719-1769), petit-fils de Fiordalice Bonaparte, devient le gendre de Barbara Maria Venturino, épouse de Giovan Francesco Renno ; laquelle semble sœur de notre septième aïeul, Giuseppe Antonio Venturino (1721-1764). Son frère, Pietro Francesco Maria Costa (1717-1772), notaire, établit en juin 1764 le contrat de mariage des père et mère de Napoléon.

1776 : le 22 janvier, notre septième aïeul, le maître-tailleur Gio-Batta Sant’Andrea (né le 7 octobre 1719 et inhumé le 12 septembre 1776, au couvent des Pères observantins), veuf depuis 1770, épouse Maria Tusoli de Bocognano, environ soixante ans. Elle est cousine de Napoléon, arrière-petit-fils d’Anna Maria Tusoli. Cette même année, le 27 août, don Luciano Bonaparte démissionne de sa fonction de chapelain de la confrérie de Saint-Charles-Borromée, où notre « oncle » Giovanni Venturini lui succède11.

1777 : le 21 juillet, à Ajaccio, notre cinquième aïeul Gio-Battista Santandrea est porté sur les fonts par le Signor Sebastiano Martinenghi et sa tante la Signora Maria Antonia de Gentile. Née Santandrea, elle est veuve de Gio Batta de Gentile, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. Ce dernier est cousin de Carlo Bonaparte, car arrière-arrière-petit-fils de Pellegra Bonaparte comme Sebastiano Martinenghi. Gio-Battista Santandrea sera assassiné par les Tunisiens en rade de Bône le 23 mai 1816, avec dix-huit autres marins ajacciens qui y montaient une cinquantaine de gondoles coralliennes.

1784 : le 21 avril, Gio Natale de Gentile (né en 1763), descendant de Pellegra Bonaparte et fils de feu Gio Batta (1727-1769) et de Maria Antonia Santandrea, vend sa vigne des Salines à Carlo Bonaparte – qui récupère ainsi la dot de Pellegra –, devant le notaire Lorenzo Pozzo di Borgo12.

1787 : le 27 mai, le Signor Gio Natale de Gentile (né en 1763) porte sur les fonts le fils de Gio Felice (vers 1753-1801), frère de notre sixième aïeul, Bartolomeo Santandrea (vers 1747-1789)13.

1788 : notre tante Mme Pietra-Costa est en relation avec la mère de Napoléon car elle veut faire planter des mûriers sur ses terres. Napoléon, en « congé » à Ajaccio le 12 février 1788, en informe l’intendant : « Monsieur, Mmes Angela Maria Pietra-Santa, Pietra-Costa, M. Barrois et plusieurs autres personnes désirant avoir des mûriers sur ma pépinière m’avaient demandé des renseignements sur les démarches à faire pour obtenir votre ordonnance. »

1790 : le 20 novembre naît Maria Antonia, nièce de notre septième aïeul Stefano Oliva (né vers 1680, mort avant 1770). Baptisée le 5 décembre, elle est la filleule de Gio Gerolamo Lévie, le (premier) maire d’Ajaccio, et de la Signora Paoletta Bonaparte, née le 10 octobre 1780, future princesse Borghèse ; laquelle signe l’acte « Paola ». À vingt ans, Maria Antonia épousera Domenico Felice Peraldi (né à Corrano, le 15 février 1785), fils de Lorenzo (mort à Ajaccio le 8 décembre 1785). Que Paola signe, malgré ses dix ans, prouve qu’elle sait écrire, comme sa mère Letizia. Alors que la cousine germaine de Carlo, Isabella Bonaparte, « ne sait ni écrire ni signer » ; ainsi qu’elle l’a déclaré le 12 septembre 1773 au notaire G.-M. Spoturno.

1792 : le 10 mars naît Maria Anna, sœur de notre cinquième aïeule, Marie-Paule Oliva (24 novembre 1778 - 11 juin 1845). Cette dernière sera mariée à Batta Santandrea (1777-Bône, 1816) le 19 fructidor an VI (1798).

Pratiquement toutes les familles de souche ajaccienne pourraient faire ce que nous venons de faire pour la nôtre, car elles « tiennent » toutes à l’Empereur. Les Santandrea ont certes des liens aussi multiples que ténus avec les Bonaparte, mais il en est de même pour les Muselli – Maria Letizia Muselli, mariée en 1794 à Gio Francesco Peraldi (1765-1834), étant l’une des filleules de la future Madame Mère –, pour les Zevaco, pour les Tavera.

Antonio Zevaco meurt à La Calle (Afrique) le 24 fructidor an VI (1798), laissant son épouse Madeleine Marignani, et un fils, Joseph-Antoine (né le 5 février 1787). Celui-ci, « chasseur réformé », épousera le 13 mai 1810 Laura Maria Tavera (née le 16 juin 1790), dont le père Antonio Tavera, est mort sur le vaisseau l’Alcide, en combattant à Aboukir. Sa femme avait pour nom Barba Carbone. Or la nourrice de Napoléon, Camilla Ilari, est aussi une Carbone. Épouse d’Agostino Ilari, marin au cabotage, elle est la mère du petit Ignatio, frère de lait de l’Empereur (devenu capitaine de flûte dans la Royal Navy, selon O’Meara) et de Giovanna Ilari. Cette sœur de lait de l’Empereur épousera un Tavera, Domenico.

Selon le recensement de 1770 (qui attribue vingt-deux ans à Letizia), nos ancêtres Santandrea habitent à Ajaccio, dans la ville même, en dessous de la place de l’Olmo14, au lieu-dit le carregio della Colletta di San Carlo, l’actuelle rue du Roi-de-Rome. En 1798, ils demeurent dans la strada dritta, devenue via Bonaparte, et résident jusqu’au milieu du XIXe siècle en plein cœur de la ville : rue Diamant en 1829, rue du Collège à partir de 1830, rue de l’Ancien-Couvent-des-Jésuites (transformé en collège communal par Napoléon) de 1805 à 1845, l’actuelle rue Forcioli-Conti.

Ce travail ne doit pas engendrer de méprise de la part du lecteur. Il n’est pas fait pour prouver une quelconque parenté avec l’Empereur… Il est au contraire conçu comme un travail qui se veut utile aux Ajacciens d’abord, aux historiens et aux amateurs d’histoire ensuite. En resituant les Bonaparte, non pas dans leur « lignage » réel ou enjolivé (comme on l’a toujours fait), mais au contraire dans leur ville, il va nous permettre de les situer au sein de la société de leur temps, au sein d’une société pyramidale ou, pour mieux dire, concentrique. Elle est en effet constituée de plusieurs cercles étroitement imbriqués : la noblesse génoise (les Spinola, Doria, Grimaldi, Lomellini), les feudataires corses (les Bozzi, Ornano, Istria), les élites génoises (les Cattacciolo de Bonifacio), les élites ajacciennes (les Peraldi, les Bacciochi, les Pô, les Ponte), la bonne bourgeoisie ajaccienne (les Santandrea, les Robaglia, les Pozzo di Borgo), les gens du faubourg (le Borgo), ainsi nommés par opposition aux gens « de la ville » intra muros.

Les Santandrea par exemple appartiennent à la bonne bourgeoisie d’Ajaccio. Mais ils sont largement en dessous d’une famille telle que les Bonaparte. Ils donnent une foule de maîtres-tailleurs et de maîtres-cordonniers (scarparo), qualifiés de maestro de père en fils dans les registres paroissiaux. Certes, ils ont un niveau social élevé, les Statuts de Gênes de 1528, dus à Andrea Doria, allant jusqu’à affirmer qu’il n’y a point dérogation à noblesse pour les tailleurs comme pour les négociants en gros ; à condition de ne pas se tenir in bottega (« à la boutique ») et de ne pas exercer soi-même. Tailleur est une profession si respectable qu’elle engendre parfois des rixes à Ajaccio, lorsqu’un homme est traité de « tailleur » avec mépris. Mais entre le « premier cercle », celui des autorités génoises (les évêques ou gouverneurs Giustiniani, les commissaires génois, les lieutenants d’Ajaccio), et le dernier, celui des pêcheurs, journaliers, manœuvres, corailleurs ajacciens, sardes ou napolitains, il y a une hiérarchie complexe. Les Bonaparte y prennent leur place, qui est l’une des premières de la cité.

C’est ce cadre de l’enfance de Napoléon que nous avons tenté de reproduire ici, à la suite de ce que nous avons publié récemment pour la Société française au XVIIe siècle et un peu sur le modèle de notre précédent ouvrage, le Cap Corse. Généalogies et destins.

Depuis notre sixième aïeule, Maria Palma Venturini (vers 1759-30 juin 1823), nous sommes apparentés aux Campi. Épouse en premières noces de Bartolomeo Sant’Andrea (vers 1751-1789), celle-ci s’est en effet remariée en 1793 avec Lorenzo Campi (1761-1834), marchand de cuir à Ajaccio. Lorenzo Campi était le frère aîné d’Andrea Campi (1765-1819), secrétaire général au ministère de l’Intérieur, ami et secrétaire de Lucien Bonaparte, ambassadeur en Espagne en 1805, père d’une fille naturelle née de la baronne de Berny et propriétaire du château de Vauluisant. Il était aussi le frère de Salvatore (1774-1850), directeur de l’Assistance publique, et du général Santo Campi, né en 1777, baron d’Empire en 1809, officier de la Légion d’honneur et de Saint-Louis en 1814, inhumé à Lyon en 1832, dans l’enceinte du fort Lamotte. Son nom est inscrit sur l’arc de triomphe de l’Étoile à Paris. De leur union naquit Jacques Campi (1806-188215), époux de Marie-Joséphine Arène, qui lui donna deux fils, les regrettés Louis (1831-190516) et Jérôme (1835-192217).

Nous sommes également parent du docteur Francesco Antommarchi de Morsiglia18 (hameau de Baragogna). Né le 5 juillet 1789, il était fils d’un notaire et neveu du supérieur provincial de l’ordre des Servites en Corse, qui résidait au couvent de Morsiglia – plus tard élu supérieur général de son ordre à Rome. Après avoir commencé ses études à Livourne, il fut reçu docteur en philosophie et en médecine de l’université de Pise en mars 1808 puis docteur en chirurgie de l’Université impériale en 1812. Travaillant à l’hôpital Santa-Maria-Nuova de Florence, prosecteur d’anatomie à l’académie de Florence (1812-1819), c’est à la demande du cardinal Fesch qu’il prit la route de Sainte-Hélène en 1819, sans avoir jamais vu la France. Arrivé à Sainte-Hélène le 18 septembre – avec l’abbé Antonio Bonavita et l’abbé Vignali –, Antommarchi fut le dernier médecin de Napoléon, de 1819 à 1821. Il lui ferma les yeux le samedi 5 mai 1821 à 5 h 49 du soir. Ayant quitté Longwood le 26 mai, il rentra en Europe. En 1825, il publia ses Mémoires ou les Derniers Moments de Napoléon, en deux volumes, puis en 1830 il réalisa le moulage du masque de Napoléon. Accusé de faux, il partit pour l’Amérique et mourut de la fièvre jaune à Cuba, le 3 avril 1838.

Enfin, nous sommes aussi cousin des Leca, les (premiers) imprimeurs ajacciens - et notamment du regretté Étienne Leca, conservateur de la splendide bibliothèque d’Ajaccio et auteur de nombreux écrits – par notre quatrième aïeule, Santia Simonpietri d’Ortinola (Centuri, 1809 - Rogliano, 1865), fille du maire de Centuri Félix Simonpietri (1764-1814). Son frère, Antoine (1802-1870), maire de Centuri, a marié sa fille à un Leca d’Ajaccio, branche des présidents Philippe Leca (tribunal de Bastia) et Antoine-François Leca (tribunal administratif de Nice).

Aussi avons-nous pensé qu’avec l’aide des travaux menés sur l’histoire d’Ajaccio depuis une vingtaine d’années par d’éminents collègues (le regretté François Demartini, agrégé de l’Université, Jean Defranceschi, directeur de recherches au CNRS, Antoine Franzini, praticien et historien, Antoine-Marie Graziani, professeur à l’IUFM de Corte, Francis Pomponi, professeur honoraire à l’université de Nice, Antoine-Laurent Serpentini, professeur à l’université de Corse), il nous serait possible de replacer le jeune Napoléon dans son contexte ajaccien mieux que n’avaient pu le faire des auteurs comme Campi, Colonna de Cesari-Rocca, Bosc – qualifiés aujourd’hui d’« anciens », certes, mais qui ont eu le mérite d’ouvrir la voie à une époque où nombre d’archives étaient encore ignorées. Avant que Napoléon ne devienne ce magnifique Empereur flamboyant, si bien étudié par Jean Tulard, de l’Institut, professeur émérite à la Sorbonne, qui nous honore de son amitié, « Napoleone » ne fut qu’un enfant d’Ajaccio.

 

 

I

Au commencement

« Letizia Ramolino, mère de l’Empereur ?

« Napoléon avait encore présentes à

la mémoire les leçons de fierté qu’il en

avait reçues dans son enfance et elles

avaient agi sur lui toute sa vie »

Las Cases, 19 mai 1816

La naissance de Napoléon

C’est le 15 août 1769 que Letizia1 accouche de Napoléon, à Ajaccio. Dans son Médecin de campagne, Balzac fait dire au grognard Goguelat : « Pour vous commencer l’extraordinaire de la chose, sa mère, qui était la plus belle femme de son temps et une finaude, eut la réflexion de le vouer à Dieu, pour le faire échapper à tous les dangers de son enfance et de sa vie, parce qu’elle avait rêvé que le monde était en feu le jour de son accouchement. C’était une prophétie ! Donc, elle demande que Dieu le protège, à condition que Napoléon rétablira sa sainte religion qui était alors par terre. » Nous ignorons si ce songe est vrai, mais ce qui est certain, c’est que – comme en témoignent les Souvenirs de Madame Mère – Letizia a désiré vouer l’enfant à la Vierge, car il est né pour l’Assomption ; ce qui s’avère pareillement certain, c’est la force du lien très fort qui unit à vie Napoléon et Letizia.

Stendhal la présente dans sa Vie de Napoléon comme une femme surgie de la Renaissance italienne. Plus juste, Michelet écrit dans son Histoire du XIXe siècle : « Napoléon fut tout de sa mère qui l’éleva et semble avoir en lui incarné tous ses songes […] Corse, l’image de sa mère, il eut toujours pour fond du fond : Madame Letizia », cette femme aux « yeux noirs et fixes qui regardent en dedans leur rêve ou leur passion ». D’elle, à Sainte-Hélène, Napoléon dira : « Mon excellente mère est une femme d’âme et de beaucoup de talent. Elle a un caractère mâle, fier et plein d’honneur. Elle est digne de toutes les vénérations. Les leçons de fierté que j’en ai reçues dans mon enfance ont agi sur moi toute la vie. C’est à ma mère que je dois ma fortune et tout ce que j’ai fait de bien. » Ou encore : « Je dois tout à ma mère […] Je suis d’avis que la bonne ou la mauvaise conduite à venir d’un enfant dépend entièrement de sa mère. »

L’enfant est beau et sain. Une jeune femme qui connut Bonaparte en 1795, à vingt-six ans, rapporte à Stendhal qu’il avait un beau regard, des traits fins et un dessin de bouche plein de grâce. Bébé, Napoléon jouit déjà de ces trois atouts ; même s’il a les pieds petits et la tête un peu « grosse », comme son grand-oncle le R. P. don Luciano. De son père, Napoléon a pris la couleur des yeux, bleu-gris. De sa mère, petite – elle mesurait 1,50 m –, il aura la taille, les cheveux châtains comme ils sont reproduits sur les portraits de Gérard, le menton saillant, tel qu’il est sculpté par le statuaire Lorenzo Bartolini (buste de Mme Letizia), les cils longs et les sourcils bien arqués.

L’enfant est solide et semble donner raison à Alfieri, cet ami de Pascal Paoli qui écrit : « La plante-homme ne naît en aucun pays plus forte qu’en Italie. » Car, si la Corse est sous suzeraineté française depuis mai 1768, le père et la mère de Napoléon sont de souche italienne : Sarzane en Toscane pour les Buonaparte, la Lombardie pour les Ramolino.

Dans le document intitulé Époques de ma vie écrit de la main de Napoléon, l’Empereur note « Né en 1769, le 15 du mois d’août2 ». C’est le plein été. Il fait chaud et les maladies sévissent. Le 3 septembre, Letizia perd Madalena, quarante ans, femme de son oncle Antonio Ramolino (1728-1781), et, le 4, elle perd son oncle Bernardino Ramolino, vingt-deux ans, marié depuis 1766 et père d’un fils âgé d’un an. On ne peut rouvrir le tombeau de la cathédrale, zia (tante) Madalena y étant inhumée depuis la veille. On enterre donc zio (oncle) Bernardino en l’église des Pères des mineurs observantins du couvent Saint-François.

Au contact permanent de la mort, on ne s’afflige guère. Antonio Ramolino, veuf depuis douze semaines, se remarie le 4 décembre à Petronille Tartaroli (1738-1782), trente ans et déjà veuve d’un premier conjoint, Domenico Pietrasanta. La famille avait déjà perdu le 11 mars Giovachino Ramolino, soixante-cinq ans, inhumé au couvent Saint-François. Ce dernier, père d’une fille née le 17 octobre 1728, s’était vite remarié, dès le 27 décembre, après neuf semaines de veuvage, sa première épouse étant morte en couches à une vingtaine d’années après avoir accouché de trois enfants en trois ans.

On dure peu dans l’Ajaccio du XVIIIe siècle : trente, quarante ans, souvent moins, rarement plus. On se marie très tôt, à quatorze, seize ans. On meurt jeune, à vingt-deux, vingt-six ans. On se remarie vite, après deux mois, au maximum trois, de veuvage. On a onze, treize, seize enfants, parfois avec la même épouse, souvent avec deux ou trois. Les générations sont courtes au point que Napoléon connaît deux arrière-grands-pères, rares « vieillards » ajacciens. Ce sont des « vieillards » au sens de l’époque : ils sont sexagénaires !

On perpétue le nom des défunts en les donnant à ses enfants, à ses filleuls, à ses petits-enfants ; mais, contrairement à ce que l’on croit aujourd’hui dans notre monde si « codifié », il n’y a pas de règle. Le premier fils ne porte pas forcément le prénom de son grand-père paternel. Il porte souvent celui de son arrière-grand-père paternel soit parce que le grand-père est encore vivant (ce qui est rare), soit parce que le père a été élevé par son grand-père, étant orphelin, soit parce qu’il devient urgent de perpétuer le souvenir de ce bisaïeul mort il y a longtemps. Le deuxième fils ne porte pas forcément le prénom de son grand-père maternel : il peut être donné au premier fils. Les prénoms des parrains sont volontiers donnés aux filleuls : don Luciano, grand-oncle de Napoléon, appelle son petit-neveu Lucien en 1779, et Louis de Marbeuf appelle son filleul Louis Bonaparte en 1778. Le père de Napoléon, Carlo3 s’appelle comme son trisaïeul, et son frère cadet Sebastiano comme leur grand-père.

Napoléon doit son prénom, selon ce qu’il déclare à son médecin de Sainte-Hélène, Antommarchi, aux relations que sa famille aurait entretenues avec un certain « Napoleone Orsini, célèbre en Italie ». En réalité, l’Empereur le doit à son grand-oncle Napoléon Buonaparte, né à Ajaccio vers 1717, mort à Corte, auprès de Paoli, le 17 août 1767, dans la maison-forteresse des cousins Arrighi de Casanova, à six heures du soir. Il est inhumé le 19 dans l’église du couvent des capucins de Corte sous le nom de « Lapulion Bonaparte », preuve que le prénom « Nabulione » n’est guère connu à Corte du prêtre qui tient le registre de sépultures. Ce grand-oncle de l’Empereur plaisait à Letizia, qui le qualifiera de « héros » de la Révolution corse. Membre du Conseil des anciens d’Ajaccio en 1757, il avait été élu chef de ce conseil en 1764 et c’est peut-être pour cela que Letizia le respectait tant. Membre du Conseil de santé d’Ajaccio, capitaine d’une compagnie de vingt-deux hommes, il a été capitaine commandant de la ville d’Ajaccio.

Ce prénom lui vient de son parent Napoleone Lomellino, patricien génois né en 1655, qui avait été parrain le 27 avril 1684 de Sebastiano Nicolo Buonaparte, bisaïeul de l’Empereur. Napoleone Lomellino, aussi parrain de Napoleone Balesi de Quenza en 1699, a du reste donné son prénom à son filleul Sebastiano Nicolo Buonaparte, car « Nicolo » et « Napoleone » forment plus ou moins un seul prénom dérivé de « Napolino », qui veut dire originaire de Naples. Les Lomellini sont l’une des plus importantes dynasties génoises. Ce sont eux qui ont fondé Bastia à la fin du XIVe siècle en la personne de Leonello Lomellini, père d’un premier Napoleone Lomellini4. Un Carlo Maria Lomellini a été évêque d’Ajaccio de 1723 à 1741. Ce prénom fut aussi donné à Antonio Andrea Napoleone Levie, né vers 1796, fils de François Levie, maire d’Ajaccio sous l’Empire, futur Levie-Ramolino en 1837.

Loin d’être unique, le prénom « Napoleone » – qui ne fut porté par aucun saint – est courant à Sienne dès le XIIe siècle comme en Émilie-Romagne, sous des formes variées : « Napoleone », « Nepoleone », voire « Nevolone ». Dans le tableau des officiers généraux présenté par Dubois-Crancé en germinal an III, le prénom du jeune général Bonaparte est écrit « Neapolone » et son nom de famille se trouve accentué, Buonaparté. Chez les Fieschi génois, on trouve plusieurs Napoléon : Napoleone, fils de Daniele Fieschi en 1397 ; Mgr Napoleone Fieschi, évêque d’Albenga et fils de Teodoro, en 1439 ; un prêtre, fils d’Ambroggio, en 1482-1488.

Les Lomellini ont dans leur lignée beaucoup plus de Napoléon que les Fieschi : Napoleone, fils de Leonello Lomellini, en 1350-1399 ; Napoleone, fils de Valentino, vers 1400 ; Napoleone, fils de Goffredo, en 1426-1465 ; Napoleone, fils de Paolo, en 1490 ; Napoleone, fils d’Ambroggio, en 1498 ; Napoleone Lomellini, fils de Paolo Vincenzo, qui meurt en 1587 ; Napoleone, fils de Giovan Maria en 1619 ; Napoleone, fils d’Ambroggio, en 1643. Le Napoleone Lomellini qui est parrain en 1684 du bisaïeul de Napoléon est au moins le neuvième porteur du nom au sein de sa lignée.

Par le jeu des mariages, le prénom Napoleone passe aussi des Lomellini génois aux Gentile cap-corsins – car la petite-fille de Leonello Lomellini, Clarisia, épousa Andrea Gentile de Brando –, et il se retrouve donc à Brando dès le milieu du XVe siècle, chez les Gentile : parmi les seigneurs de Brando, on retrouve un Napoleone Gentile en 1490.

Fort répandu à Gênes et aujourd’hui en Italie, où Emidio de Felice a recensé près de trois mille Napoleone, le prénom de l’Empereur est ancien en Corse. Dès 1454, Antoine Franzini mentionne l’existence d’un « Nabolione de Campocasso » dans la piève de San Quilico. Dans la Pandetta di Corsi che hanno servito e deservito la Republica nella ribellione de 1564, René Emmanuelli compte quatre Neapolione, nés entre 1500 et 1540. En 1609, Canavelli Colonna rencontre dans les registres de taille de Balagne deux Napolione, l’un à Corbara, l’autre à Lavatoggio. En 1553, Porto-Vecchio est attaquée par la flotte de Dragut, du maréchal de Thermes et du baron de La Garde, chef des galères d’Henri II. La place dut capituler devant Bernardino d’Ornano et un certain Napolione.

Le trisaïeul du futur Empereur, Giuseppe Bonaparte, est en outre le parent, par son épouse née Bozzi, des Colonna-Bozzi, cousins de Napoleone dalle Vie, originaire de Levie, anobli par Henri II. On trouve aussi des Napoleone à Rogliano, dans la famille Tulli, qui compte notre aïeul Napoleone de Quercioli. Le prénom est si fréquent qu’il a donné naissance au patronyme de « Napoleoni », fort répandu dans le cap Corse : Sanson Napoleoni (1583-16335), natif de Centuri, hameau de Trelo, devenu à Marseille « Sanson Napollon », s’est suffisamment illustré pour devenir « gentilhomme de la chambre de Louis XIII », « comte du Latran », « chevalier de l’ordre de Saint-Michel » et « chevalier de l’éperon d’or », ordre pontifical. Tous ses parents Napoleoni étaient aussi bien maîtres calfats du port de Marseille du temps de François Ier qu’échevins marseillais sous Louis XVI. Leur demeure « la Napollone6 » existe toujours à Aubagne, où elle a donné son nom à l’actuelle zone d’activités de « la Napollone », à nombre de commerces, à un garage, à un carrefour, sans aucun rapport avec l’Empereur7.

Napoléon est l’un des treize enfants de l’avocat ajaccien Charles Buonaparte, dont huit survécurent à la terrible mortalité infantile qui sévit alors à Ajaccio comme dans le reste du monde. Ses frères qui survivront sont Joseph (1768-1844), roi de Naples puis roi d’Espagne, Lucien (1775-1840), prince de Canino8, Louis (1778-1846), roi de Hollande, et Jérôme (1784-1860), roi de Westphalie. Ses sœurs qui survivront sont Maria Anna, dite Elisa (1777-1822)9, princesse de Lucques et de Piombino, Maria Paola, dite Pauline (1780-1825), princesse Borghese, et Maria Annunziata, dite Caroline (1782-1839), reine de Naples.

Le 21 juillet 1771, Napoléon est baptisé en la cathédrale d’Ajaccio et il a pour marraine sa tante, Geltruda Bonaparte, sœur de Carlo, mariée depuis le 25 juin 1763 à son cousin germain Nicolo Paravicini, et pour parrain Lorenzo Giubega (né en 1733, mort le 23 septembre 1793). Nicolo Paravicini, mort le 2 mai 1813, est le fils du frère de Saveria Paravicini, mère de Carlo et Geltruda. De sa seconde épouse, Maria Rosa Pô, il eut Maria Antonia (morte en 1890), citée par Napoléon dans ses Instructions à mes exécuteurs testamentaires et qualifiée de « petite-cousine ». Elle épousa le 9 octobre 1817 Jean-André-Tiburce Sebastiani, colonel, futur lieutenant-général et pair de France, mariage ignoré de Napoléon. Lorenzo Giubega, ancien étudiant puis avocat à Gênes, ancien fidèle de Paoli devenu député auprès du roi (1770), puis procureur du roi à La Porta d’Ampugnani et à Ajaccio, greffier en chef des États de Corse à dater du 6 février 1771, présidera l’Assemblée de la noblesse en 1789. Sa fille Annette Giubega pensa épouser Joseph Bonaparte. Elle fut estropiée par un éclat de bombe lors du siège de Calvi par Nelson, qui y perdit un œil.

Le hasard veut que Napoléon soit baptisé par notre « oncle » qui doit être aussi l’oncle de plusieurs Ajacciens d’aujourd’hui : le très révérend père Gio Batta Diamante, économe de la cathédrale et du diocèse d’Ajaccio. Ce dernier rédige ainsi son acte de baptême : « L’anno mille settecento settant’uno a vent’uno juglio, si sono adoprate le sacre ceremonie e preci (ligne intermédiaire par me infrascripto econome) sopra di Napoleone figlio nato di legitimo matrimonio dal signor Carlo Bonaparte del fu Signor Giuseppe, et dalla signora Maria Letizia, sua moglie, al quale […] fu data l’acqua in casa dal multo reverendissimo Luciano Bonaparte di licenza, nato li quindeci agosto mille settecento sessanta nove, ed hanno assistito alle sacre ceremonie per padrino, l’illustrissimo Lorenzo Giubiga di Calvi, Procuratore del Re, et per madrina la signora Maria Geltruda, moglie del signor Nicolo Paravicino. Presente il padre, quali unitamentè a me si sono sostoscriti. Signé Gio Batta Diamante, economo d’Ajaccio ; Lorenzo Giubega ; Geltrude Paravicini et Carlo Buonaparte. »

Traduction : « L’an mille sept cent soixante et onze, le 21 juillet, moi économe soussigné ai procédé (en la cathédrale d’Ajaccio) aux cérémonies sacrées du baptême de Napoleone fils né du légitime mariage du Signor Carlo Bonaparte fils de feu Signor Giuseppe et de la Signora Maria Letizia son épouse auquel a été donnée l’Eau (de l’ondoiement) dans la maison par le Très Révérend Luciano Bonaparte, étant né le 15 août mille sept cent soixante-neuf et ont assisté à la cérémonie sacrée le parrain, l’Illustre Lorenzo Giubega de Calvi, procureur du Roi et la marraine la Signora Maria Gertrude épouse du Signor Nicolo Paravisino. Le père étant présent, tous unanimement, se sont joints à moi pour signer. Jean-Baptiste Diamante, économe d’Ajaccio. Lorenzo Giubega. Carlo Buonaparte. Gertrude Paravisino. »

Gio Batta Diamante procède, immédiatement après, au baptême de Maria Anna Bonaparte, née le 14 juillet 1771, sœur de Napoléon, mais morte au berceau. L’année précédente, Gio Batta Diamante était encore simple « vicaire à la cathédrale d’Ajaccio », lorsqu’il a marié le 7 mai 1770 nos sixièmes aïeux, le « patron » de barque Antonio Oliva (né vers 1745, mort le 5 mai 1807) et Catarina Pozzo di Borgo (née vers 1752, morte à Ajaccio, le 18 novembre 1818). L’abbé Diamante est notre « oncle », disons-nous (sans vanité), parce que notre huitième aïeul, le « patron » Antonio Robaglia (né vers 1660), a épousé à Ajaccio, le 30 décembre 1692, Maria Diamante10, fille d’Antolino. Ce mariage élégant, célébré in casa (à la maison) avec autorisation de l’évêque, par le curé Gio Andrea Malherba, a pour témoin le Multo Reverendo Padre Antonio Diamante, autre prêtre de la famille.

Maria Diamante a eu plusieurs enfants : Maria Dorotea, née le 7 juillet 1707, filleule de Giacomo Santo Diamante ; Cristofaro, né le 16 février 1710, filleul de Giuseppe Antonio Bacciochi et de la Magnifique Virginia Bacciochi ; Gio Santo, né le 20 juin 1711, filleul de Mario Peraldi et de Maria Constanza Scaffa. Le 3 septembre 1673, lors du mariage de Tomaso Robaglia avec Geronîma Grosseta, le témoin est Domenico Diamante. Le 23 janvier 1677, Giuseppe Diamante est parrain de Gio Paolo Ramolino, fils de Gio Batta et de Barbara Canella, mariés le 5 avril 1676. Le 17 janvier 1683, Giacomo Santo Diamante est parrain de Laura Ramolino, fille de Gio Batta et de sa seconde épouse, Benedettina, mariés le 23 mars 1680. En 1790, Battista Diamante, domicilié strada Scaffa, est au nombre des 710 citoyens actifs-électeurs d’Ajaccio.